22/12/2004

L'ara qui rit (29)

chapitre 2 (suite)

— Ayant probablement des idées inconscientes de suicide collectif, nous avions cherché une secte à adopter, enfin... qui nous adopterait. Notre choix s'était porté sur les mormons, parce qu'ils avaient des antennes partout mais c’est Jean-Pierre qui semblait le plus accroché, heureusement, cela n’a pas fonctionné, enfin, pas vraiment. Il a bien tenté de mettre fin à ses jours mais j’ai pu l’amener à l’hôpital, oui, à Seraing. Là, ils l’ont mal surveillé, vous comprenez Madame, ils l’ont abandonné.
La pauvre madame Grotjans pleurait son Jean-Pierre de fils que pleurait aussi Madeleine, une mignonne du quartier de Sainte-Walburge, Hélène ne savait plus où se mettre. Son enquête avançait bien, elle avait noté soigneusement tout ce qu’avaient fait les vingt-et-un morts officiels.
On en était à ce nombre là sans compter les premiers (non pas qu’ils ne soient pas décédés mais on s’obstinait à ne rien vouloir faire savoir à propos de cette enquête au Palais) ni ceux que la police répertoriait comme drogués parce qu’on les avait situés du côté de la route du Brabant hollandais.
Hélène réfléchit quelques instants aux mormons cités, et se dit que s’il fallait aller chez eux, ce serait plutôt pour la polygamie que pour le suicide, enfin, et puis non, enfin, la polyandrie alors !
Hélène passa chez Levure, un pâtissier renommé, et prit une tarte, elle remonta en voiture pour se rendre à l’hôpital, Farjoux et Carter avaient promis d’aller eux aussi rendre visite au malheureux Henri.
Hélène ne décolérait pas sur elle-même, qu’avait-elle eu besoin de crier « Ciel mon mari ! » alors qu’elle n’était même pas mariée. Il ne faut jamais faire de blagues. L’hôpital, c’est pénible, et la rencontre de paumés, d’handicapés, de malades et même de docteurs, c’est toujours embarrassant, on n’a jamais l’air d’être à sa place, on n’est pas au bon endroit au bon moment.

Je ne les vois pas, je ne sais pas qui ils sont, ils passent, elles passent, je sens bien que la plupart sont des femmes. Tout à l’heure, j’ai entendu l’une d’elle dire :
— Il va avoir des visites, le monsieur photographe a téléphoné pour demander les heures.
— Le pauvre, il n’en saura rien. Je me demande bien ce qu’on va lui faire, il ne réagit pas.
Cela m’avait laissé perplexe, j’avais entendu, j’avais décidé de me lever et rien ne s’était passé, je ne voyais toujours rien, je me suis dit qu’on m’avait fait une intervention chirurgicale, que cela irait mieux que je serais content de les, de les ...

— Non, il ne réagit pas, mais vous pouvez rester, dit une voix autoritaire.
Farjoux, que faisait-il là, répondit qu’il avait l’habitude, que dans la police on en voyait de belles et des cas plus graves, notre Henri n’a rien.
J’ai voulu répondre mais je n’ai rien dit. Je n’ai pas su que je n’avais rien dit mais je l’ai compris quand la conversation s’est poursuivie, Hélène était là et Henri Carter aussi, cela me fit plaisir.
Ils n’en surent rien.
Il y a des moments comme ça où cela fait plaisir et où les autres sont dans un autre monde, sur un autre écran.

— T’as tout de même bonne mine chuchota Hélène à mon oreille et j’ai répondu sans qu’elle entende, avec mon humour bien connu : toi aussi.
Un interne vint tripoter quelque chose au goutte à goutte et s’esquiva tandis que Farjoux se levait d’une chaise pour aller s’asseoir sur une autre.
— Vous êtes un parent ? demanda la voix de la cheftaine, celle-là, je la reconnaissais bien.
— Police ! dit Farjoux comme dans les films américains.
— Ne faites pas trop de bruit, il entend peut-être et on ne sait pas comment, ça pourrait détruire son cerveau.
— C’est trop tard, dit Henri Carter, aussitôt réprimandé par Hélène :
— Idiot !
Ils s’affairèrent autour de moi, j’entendis qu’on demandait un couteau, on mangea un gâteau ou quelque chose de ce genre et Hélène se pencha sur moi pour m’embrasser sur le front.
Je sais bien que c’est Hélène, je reconnaîtrais son parfum entre toutes les femmes et je souris.
Personne ne me vit sourire à l’idée d’une longue rangée de femmes nues le long des quais de Meuse et de moi, le nez dans la toison des unes et des autres, disant enfin : c’est elle !

17:46 Écrit par H | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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