11/12/2004

L'ara qui rit (23)

chapitre 2 (suite)

Henri poussa la porte qui était mal fermée se disant qu’un cambrioleur aurait pu entrer discrètement et crier :
— Haut les mains !
Le silence le plus total répondit à son annonce, le temps s’était arrêté une micro seconde figeant une femme en déshabillé si totalement transparent qu’elle en avait l’air plus nue encore, tenant à la main une carafe de verre emplie de café fumant et sur une chaise, raide comme la justice, tournant le dos à l’entrée, Henri Carter, tenait devant lui une soucoupe et une tasse.
L’aiguille des secondes de la belle horloge murale au décor champêtre n’avait pas atteint le petit plot suivant de sa course que la scène s’anima en une sarabande démoniaque. Henri Carter boula en avant sans geste inutile, on aurait pu croire en un joli ralenti de cascadeur, encore un peu il déposait simplement tasse et soucoupe sur le sol. Sa chaise fut propulsée dans les jambes d’Henri Sim qui écarquillait des yeux sur une vue inattendue : Hélène avait lancé le contenu bouillant de la cafetière dans sa direction et plongé vers la droite en pivotant ce qui avait amené son derrière, charmant, dans l’angle du canapé. Vive comme une anguille, la main d’Hélène avait saisi un Herstal 7mm sous un coussin de soie et le braquait fermement vers Henri en déclamant :
— Jetez votre arme !Henri qui se redressait dit à Henri statue de sel :
— T’es complètement fou de dire ça, elle aurait pu tirer.
Henri un peu tremblant tenta à la fois d’expliquer que les mots avaient dépassé sa pensée, que au grand jamais il n’aurait imaginé la secrétaire de l’agence armée et encore moins de lui savoir la capacité de faire de magnifiques roulés-boulés, très beaux, vraiment, le sang lui revenait aux joues, Henri un moment avait vu d’un œil, l’arrière-train d’Hélène et la mort en face.
Tout le monde se calma, le responsable fut chargé de nettoyer les traces de café et Hélène prenant la direction des opérations, on se raconta l’un l’autre tout ce qui semblait normal et anormal dans cette enquête sur les suicides collectifs des jeunes en région liégeoise.
On écarta rapidement la thèse simpliste de la police et Hélène répondant à la question d’Henri dit qu’elle avait bien pris contact avec un certain Institut des hautes études suicidaires dirigé par le professeur Lafontaine-Pia et que quelqu’un mandaté par ledit serait à Liège lundi en fin de matinée. Oui elle avait également pris contact avec Puck, la journaliste et cette dernière viendrait également.
On convint que oui, dans les cas survenus, certains, le plus grand nombre, étaient des couples et que cela devait être significatif.
Parfois l’amour n’est plus assez fort et c’est surtout au vide que l’on pense, au soulagement que cela va être, le néant absolu. Un beau tableau noir, monochrome, sublime, avec un reflet argenté, très discret. La mort comme une sœur, une amie, la seule qui ait compris l’horreur de vivre. La seule qui ait compris, parce qu’il n’y a jamais personne autour. De l’amour à la solitude il y a un pas souvent franchi, de cette nouvelle angoisse au suicide, le pas est peu fréquent et normalement pas collectif. Ce ne devait donc pas être l’amour ou le manque d’amour qui menait ces Liégeois-là au bout. Il y avait autre chose, un autre lien, ou un autre manque.
Des récentes filatures, il ressortait que la plupart de ces jeunes gens étaient bien estimés dans leur entourage et que les endroits qu’ils fréquentaient étaient « normaux ».
Il fallait bien pourtant que l’on découvre un fil, une erreur de raisonnement.

La nuit avançait à grand pas, lundi allait succéder à dimanche quand on constata que l’on n’avait pas soupé.
Hélène retira son vêtement léger et passa simplement une petite robe de laine par dessus ses épaules. En louvoyant entre les sacs à ordures et des caisses de marchandises, on alla vers l’Italien de service. À côté d’une boutique de bondieuseries, le néon bleu des pompes funèbres Guissepe Tortelloni et fils clignotait et derrière une grande vitrine, on voyait le feu de bois du four de la pizzeria d’Elio, un fils de mineur installé chez nous confortablement.
Elio était très social, il accueillait toujours les clients lui-même comme des amis de la famille. Lorsqu’Hélène poussa la porte, il lança un « Buena sera bella ragazza » sonore. Les Italiens, même Elio, savent donner le change, toute femme qui passe à leur portée se sent non seulement la bienvenue mais surtout la plus belle, la seule. Les garçons et les filles de salle se pressèrent pour tirer les chaises, repositionner trois couverts, installer ses messieurs dame, on n’attendait qu’eux, le service serait magnifico, que voulez vous boire, nous avons un spumante qui va vous éblouir.
Les deux hommes se seraient volontiers laissés prendre au jeu, boire les apéritifs, consommer des pousse-café, donner de gros pourboires. Hélène se disait que les hommes n’étaient que des petits gamins, elle trouvait ce jeu un peu absurde. Le mur d’en face était couvert d’une fresque de la baie, du Vésuve, une colonne figurait Pompéi.
Hélène refroidit l’ardeur d’un Tonio expansif en commandant une quatro stagione géante et trois assiettes, vino rosso mezzo litro, trois verres.
— Ainsi donc tu parles italien, dit Henri Sim en posant sa main doucement sur l’avant-bras d’Hélène.

22:22 Écrit par H | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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