21/11/2004

L'ara qui rit (13)

chapitre 2 (suite)

Les deux compères tinrent un petit conseil de guerre le soir même, Henri Sim expliqua à Henri la visite qu’il avait reçue et l’intérêt qu’il portait à cette affaire.
Déjà depuis un moment, il s’était étonné de suicides se produisant dans la région, le plus souvent des suicides de jeunes, une vraie vague qui semblait n’en faire aucune à la police fédérale où l’on paraissait se contenter de classer les apostilles et les notes de service.

Tandis que Carter préparait le café dans le percolateur, Henri téléphona à Puck pour lui raconter la visite des deux jeunes amoureux et, obtint d’elle quelques nouveaux éléments disparates.
Henri décida que l’agence Ara enquêterait sur ce sujet, ouvrirait un dossier au nom de Bayet et ne réclamerait que quelques euros symboliques d’honoraires. Découvrir une vaste opération clandestine poussant les jeunes à se suicider apporterait une telle notoriété à l’agence que l’on se verrait confier des affaires plus importantes et rémunératrices.

Henri Sim qui s’emballait fut stoppé par un plus pragmatique Henri, le photographe déclara qu’il y aurait des frais ne fut-ce que de déplacement et que les heures allaient s’accumuler mais qu’enfin, bon, tentons l’affaire conclut-il, tandis que tu te consacreras à cela, je prendrai le courant, filatures, écoutes téléphoniques, recherches de responsables en délit de fuite et autres pyromanes à la petite semaine. Je ferai bouillir la marmite, quoi, dit-il en se servant une tasse de café noir.

Huit heures trente, joliment sanglée dans une jupe de cuir et chaussée de bottes noires, Hélène vint prendre son service en plongeant les tasses et verres sales de la réunion d’hier soir dans le lave-vaisselle.
— Pas même capable de ranger leurs affaires, marmonna-t-elle en se mordant sur la joue.
Elle mâchait un Freedent chaque matin durant dix minutes pour le bien de ses gencives. Passant à côté de la machine à café, elle rajouta des doses et de l’eau, elle appuya sur l’interrupteur. La machine hoqueta, émis un sifflement vaporeux et décida de remplir sa tâche.
Elle alla s’asseoir sur la chaise qu’on lui avait trouvée, qui sait où ? un copain d’un Henri avait apporté cela, comme le reste du mobilier de bureau qu’elle avait réclamé. La chaise était de vinyle orange sale, le dossier avait perdu deux vis. Elle ouvrit une chemise de carton sur laquelle Henri avait écrit au feutre « Courrier ». Après un moment, elle se leva pour se servir de café et jeter son chewing-gum.

Henri Sim entra à cet instant, s’essuya les pieds sur le torchon et fut salué par Fabian qui lança son cri devenu célèbre jusque dans le voisinage, suivi de l’air des bijoux.
— Fabian, tais-toi, gronda Henri.
Hélène ne dit rien, regardant sous ses cils recourbés cet idiot de perroquet. Belle initiative qu’avait eu là l’Henri photographe d’apporter cet oiseau de malheur, il ne chantait que pour les messieurs, transsexuel va ! Fabian, en plus ! L’oiseau équatorial avait été baptisé en grande pompe la semaine dernière, comme personne ne lui trouvait de nom et qu’Henri ne voulait pas entendre parler du traditionnel Coco, chacun avait murmuré : L’ara, un nom pour l’ara, Fabian s’était imposé assez naturellement.

Henri s’énerva à propos du café :
— Mon p’tit il est dégueu ! affirma-t-il.
Hélène s’activa sur l’Olivetti aux touches presque effacée, se pencha vers l’imprimante, rangea trois document sur l’étagère.
— Cesse de faire du vent, écoute.
Elle s’assit, croisa les jambes et fit mine d’une attention soutenue.
— Sérieux, dit Henri, écoute et prends des notes. Tu connais encore la sténo, tout de même ?
— La sténo ?
Hélène parlait bas. Elle écouta Henri expliquer que l’agence allait ouvrir un dossier secret, qu’on ne devait en parler à personne.
— Prends une chemise et note Bayet. Tu y collationneras tout ce qui concerne les suicides de jeunes.
— Les suicides de jeunes ? dit-elle ouvrant de grands yeux candides.

© Casterman  
Henri opina de la tête et lui recommanda le plus grand silence surtout si Maigret ou Farjoux se pointaient. Maigret et Farjoux étaient les surnoms des deux policiers de quartier (on disait aujourd’hui de la brigade de proximité) qui passaient désormais régulièrement boire un café. La présence d’Hélène n’y était pas pour rien. Avant son engagement, les deux policiers se contentaient d’un petit péquet le vendredi en fin de service. Il ne fallait rien leur dire mais il fallait les laisser venir, ces deux Dupondt apportaient avec leurs souliers à clous des informations intéressantes.

Il y avait eu l’affaire sur la route de Visé : là, les policiers avaient été alertés par un appel les informant de l'imminence d'un suicide collectif à bord d'une voiture circulant en direction de Maastricht. L'appel n'avait rien d'une plaisanterie, la direction indiquée étant celle régulièrement prise par des drogués en manque.
La nuit est tombée, inutile d'envoyer l’hélicoptère provincial. Des unités mobiles, en contact avec la police fédérale se lancent sur les traces de la voiture mystère. La recherche ne dure guère. Un deuxième appel téléphonique anonyme émis de la cabine se trouvant à l’angle des Chiroux a été réceptionné, indiquant où se rendre. Quand les policiers arriveront sur les lieux, un genre de bus rouge est immobilisé sur le bas côté. Il est trop tard.
Dans le véhicule les policiers découvrent sept cadavres. La presse n’avait pas été mise au courant d’un détail étonnant : les quatre garçons et les trois filles s’étaient ligotés les uns aux autres. Ils ont une vingtaine d'années tous. Un désastre.
Puck avait appris la chose et l’avait dite à Henri. Hélène le nota soigneusement comme le résumé des autres affaires similaires.
Quelques jours plus tard, deux jeunes femmes, âgées de 21 et 27 ans, se sont suicidées à Angleur. Elles semblent avoir fréquenté les bistrots estudiantins peu avant de prendre leur décision, en tout cas, un garçon de la faculté des sciences avait affirmé les avoir rencontrées le jour avant, elles n’étaient pas spécialement dépressives mais il lui semble bien qu’elles avaient parlé de commettre un grand acte ensemble qui allait étonner.
Elles avaient laissé un mot à leur famille, une simple lettre pour dire au revoir et affirmer qu’elles disparaissaient de leur plein gré.
Depuis lors, des cas que la police qualifie d’isolés se sont produits, neuf en comptant les deux Ansois, neuf personnes dont l'acte de mourir, choix intime, est devenu un événement qui s’est inscrit durant un jour ou deux à la une de la Gazette. A la Dépêche, on se contenta de citer les noms et de dire que deux d’entre eux étaient des mineurs d’âge.
Si la police ne le disait pas, Henri l’affirmait, il y avait là un lien, quoi, une secte peut-être, était-on devant des actes rituels ? La police a découvert qu'une victime de Flémalle avait tenté, précédemment, de se donner la mort avec une suicidée de Blégny. Dans tous les cas, la détermination froide des jeunes a laissé les enquêteurs aussi incrédules que leurs familles.

14:35 Écrit par H | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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