19/11/2004

L'ara qui rit (11)

chapitre 2

Guy s’était éveillé comme d’habitude vers six heures moins dix. Il n’avait pas besoin de réveille-matin et de toutes manières, la radio de madame Florensac y faisait office, elle se mettait à brailler chaque jour de l’année à six heures moins le quart. Elle avait reçu un radio-réveil de ses neveux il y a deux ans, à la Noël.

Tout un ballet était organisé autour de la salle de bains, petite mais pratique, du logement des Bayet. L’automatisme des appareils ménagers actuels y était pour beaucoup, le café s’était déjà écoulé dans la cafetière en verre, l’eau sanitaire avait chauffé dans le Bulex, le père descendait l’escalier, chaussait ses boots, décrochait la laisse de Blacky, père et chien s’élançaient dans le jour naissant. Guy buvait une tasse de café en rangeant ses fardes de cours, Mélanie Bayet, sa maman occupait la première la salle d’eaux.

À l’aérosol diffusé, on savait qu’elle avait terminé sa toilette et se rendait à la cuisine pour mettre la table du petit déjeuner. Guy s’activait alors rasage brossage des dents et des cheveux petit frottis sous les aisselles, où sont mes chaussettes, Man ! T’as pas vu mes chaussettes ? La porte d’en bas claquait, l’homme et le chien étaient de retour.

— Essuie-lui les pattes, disait Mélanie.
— Il va faire beau, disait invariablement Bobby. Quel dommage d’aller à l’usine.

Personne ne répondait jamais, Bobby se glissait sur un tabouret acheté chez Mutibois, six pour le prix de quatre, une affaire. Le chien se glissait contre le vieux canapé, Guy se servait une autre tasse, Mélanie arrivait en trottinant avec le beurre. On ne rangeait pas le beurre dans l’armoire frigorifique, il n’est plus tartinable alors, disait-elle. Elle avait reçu d’une tante un pot rectangulaire en grès dans lequel se trouvait un parallélépipède de verre plus étroit. Entre les deux, on mettait de l’eau fraîche. Après avoir été enlevé de son emballage de papier, le beurre était déposé dans le récipient de verre.

— Hier, dit-elle à son fils, il y avait une lettre pour toi, je l’avais déposée sur le plateau, là sur le meuble, près de la télévision, tu ne l’as pas prise.
— Merci M’man.

En sortant Guy s’empara de la lettre, la retourna, il n’y avait pas d’adresse au verso mais l’écriture devant était celle de Jean-Pierre, un ancien de la fac qui était parti étudier à Montpellier. Le cachet de la poste était d’il y a cinq jours, il décacheta et tira de l’enveloppe une feuille rapidement arrachée d’un bloc d’étudiant.

Il y a avant le suicide des minutes inoubliables. Cette décision de se savoir l’auteur de sa propre mort est effrayante et magnifique. Terrorisante sans doute pour les faibles, exaltantes pour ceux qui osent prendre leur destinée en main.
On sait ce qui va se passer, on ne sait rien de ce qui se passera après.
Cher Guy, je vais savoir si ce dieu existe ou si la religion n’est qu’un mensonge de plus.
Je pense à mon père, à ma mère, à toi qui fut mon ami.

Adieu.

C’est pas croyable, cela, se dit Guy en montant dans le bus qui le menait au Sart Tilman.

Le jeune étudiant passa une matinée épouvantable, il venait de comprendre que son ami allait ou s’était suicidé. Il se rappela vaguement avoir lu dans la Gazette du Valeureux Liégeois plusieurs fois des faits divers concernant des suicides de jeunes gens.

À midi moins le quart, il quitta l’amphithéâtre, marcha rapidement vers la route du Condroz, il fallait qu’il en parle à quelqu’un, il y avait un petit café où se réunissaient volontiers les étudiants avant de redescendre en ville.
Il poussa la porte, entra dans l’opaque brouillard créé par la bande de fumeurs invétérés qui se réunissaient là, il chemina vers la deuxième salle, poussant les uns, contournant en saluant les autres. Sur la banquette à côté du flipper, Marie-Jo lisait tranquillement des notes de cours.

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Commentaires

Tenancier ! J'ai gagné deux parties gratuites !

Écrit par : xian | 19/11/2004

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