17/11/2004

L'ara qui rit (10)

chapitre 1 (fin)

Henri Sim l’aurait juré, madame Michu n’avait jamais le temps d’aller à la graineterie et Henri Carter ne voyait pas comment avec le Yashica et le Leica en bandoulière il allait pouvoir faire les courses.
Henri était donc corvée tournesol et autres millet, pistaches et quoi encore, il s’était fait rembarrer à coup de latte en proposant du persil.

La rue n’était qu’une ruelle, presque une impasse, interdite aux voitures. Plutôt une vieille cour que l’on avait carrossée un moment. On y trouvait un chocolatier en déconfiture, un imprimeur, une entrée précédée d’une plaque émaillée annonçant un marchand de vin, à droite, un cagibi de menuisier ébéniste, trois ou quatre entrées particulières et, entre une belle double vitrine de bois ouvragé, une grand porte vitrée sur laquelle étaient gravés : Lavoisier et fils, droguistes.
Derrière les vitres s’étageaient des sacs de jute mi-ouverts contenant des graines et des poudres. Un moment quelqu’un avait dû ranger les objets pour le chaland mais, le temps passe, on ôte ceci, on redépose cela, des cartons, des flacons, des bidons. En poussant la porte, on apercevait directement sur sa droite un mur couvert de tiroirs devant lequel un comptoir cachait un petit homme en cache-poussière gris. Un panneau disait que la nourriture composée pour pigeons de concours était « en réclame ».
Au dessus du comptoir, il y avait une ampoule électrique diffusant une mauvaise lumière mais on sentait bien que l’homme n’avait besoin d’aucun point de repère, il savait où toutes les choses de ce désordre se trouvaient. En face de lui, l’autre partie du magasin ressemblait à la fois à une quincaillerie du siècle dernier et à une brocante où l’on ne manquerait pas trouver, en y cherchant un peu, un requin de Tournesol, une jante de jeep Willys, une TSF super hétérodyne, un cliquet de guindeau de proue de péniche, un loquet d’armoire normande, une poêle à frire usagée, quelques rouleaux du chauffe-bigoudis Hotkrol ™.

Le préposé, derrière le meuble, marmonna quelque chose qui pouvait être un mot de bienvenue.
— Bonjour. Je cherche de la nourriture pour notre perroquet, dit Henri.
— Quel âge a-t-il ?
— Je n’en sais fichtre rien, est-ce important ?
— Pas du tout. C’était manière de dire.
— Alors, vous pouvez me proposer quelque chose.
— Eh bien, je suppose à votre air interrogatif que vous n’avez aucune notion de ce que mange votre psittacidé dit l’homme, baissant un peu la tête, déjà à la recherche de quelques éléments qui pourraient convenir, sans doute. Il avait un accent indéfinissable, un émigré polonais ou fils de slave d’il y a longtemps ? Il se mit à remuer sous la table, en revint avec des poids en cuivre qu’il déposa sur le plateau d’une antique balance. Dans la coupelle cuivrée de l’autre côté, il laissa glisser plusieurs louches de différentes sortes de graines qu’il me conseilla de mélanger, quatre-vingt grammes par jours suffisent amplement, donnez lui une carotte à ronger.

Il me pesa un kilo et demi de sa préparation et allait me rendre la monnaie lorsque la porte s’ouvrit sur ma gauche.
— Monsieur Sim !
— Eh, quelle surprise, Monsieur Denis !
— J’achève de servir Monsieur et je vous remets votre colis, Monsieur, il est préparé déjà, ajouta le préposé en poussant devant lui sur le comptoir un carton sur lequel on avait apposé une étiquette : Sowico, répulsif.

— Ah ! C’est pour un perroquet, je vois, dit Hector Denis en pointant du doigt le paquet que Henri allait prendre. Les uns soignent, les autres chassent et c’est toujours le vendeur qui fait profit ! Nous, nous sommes de bons clients, nous sommes envahis de pigeons, cela souille nos appuis de fenêtre et les cours, nous essayons de les faire fuir, on a déjà tout tenté, le souffre, les plastiques à pointe de chez Dimos, les ultrasons... rien n’y faisait, je crois que nous avons plus de chance avec la potion magique de monsieur Wrotloya. Excusez-moi si je massacre votre nom, je ne sais jamais comment cela se prononce.
— Lavoisier ? dit Henri.
— Oh non, les Lavoisier, je ne les ai même pas connus, annonça Monsieur Hector Denis, ils étaient ici avant guerre et ils ont disparu durant l’occupation, personne n’a su au juste ce qui leur était arrivé. Monsieur Willoya s’est installé au but des années cinquante, n’est ce pas Monsieur Wononnya.
— On ne saura jamais, Monsieur Denis, le notaire nous a bien dit que le bien était encore sous séquestre nous lui payons mon frère et moi un loyer depuis lors... mais nous n’avons de nouvelles de personne...

Henri serait resté longtemps encore si soudain quatre heures n’avaient sonné au clocher voisin.

— Il faut que je me presse dit Monsieur Denis.

Chacun s’éloigna de son côté après s’être mutuellement et fort civilement salué.


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00:01 Écrit par H | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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