15/11/2004

L'ara qui rit (8)

chapitre 1 (suite)

Un perroquet comme mascotte, cela tombait bien, à pic aurait dit Mirandole en un temps où les gameboys n’avaient pas remplacé l’érudition. Tout de même, si Henri souriait à la coïncidence troublante (l’agence s’appelait ARA pour le téléphone, télex et le mail, un nom court commençant par A et qui d’ailleurs avait une signification péremptoire : Agence de Recherches Actives – c’était la raison sociale, la raison d’être peut-on dire de cette association).

On ne pouvait pas vraiment dire qu’il pleuvait, tout était mouillé simplement. Henri marchait d’un bon pas, il longea les murs de Sainte-Catherine, tournant autour d’un tas de gravas. Qu’allait-on encore construire ou détruire ici, le pont des Arches ne pouvait-il enfin respirer un peu à son rythme ? Henri accéléra, il avait rendez-vous du côté des puces dans un restaurant franco-belge, tenu par un ancien harki. S’encadrant dans le miroir vitrine d’une pharmacie, il ralentit un peu le pas pour prendre connaissance de son aspect. Il se demanda s’il se serait salué s’il s’était rencontré, se savoir grand et un peu lourd ne lui apprenait pas grand-chose de neuf, il décida que l’humidité n’avait pas défait – tout à fait, sa bonne tenue et que l’écharpe aux couleurs du Standard, signe de ralliement convenu, lui rendait de belles couleurs.

Il se demanda si le rendez-vous était un homme ou une femme. Au journal, lorsqu’il avait demandé Puck, on lui avait répondu que cette personne n’était jamais là où on la croyait, qu’il y avait de bonnes chances de la trouver chez « Le 2 Rima » sur le coup de midi, si elle était à Liège, qu’elle acceptait de parler à tout ceux qui portaient les couleurs du club de football de Sclessin. L’aimable standardiste ayant raccroché, Henri n’avait pu s’enquérir de plus de détails sur « la » personne qui signait des faits divers et des textes politiques dans le quotidien. Une Peugeot vint se ranger le long de la bordure et Henri regarda en contre-jour le tendre intérieur d’une jeune dame en jupe vert clair qui en descendait par rotation sur le beau siège de cuir fauve.

L’Aspro clignotant le ramena à d’autres pensées, il continua son chemin.

Le « 2 Rima » ne payait pas de mine, on pouvait comprendre que la légion l’ait remplacé dans le Sersou. À l’entrée, un tableau noir barbouillé de traces de craie annonçait crûment : Le 2 Rima, aujourd’hui pieds de porc Saint-Pholien.

Il y avait une dizaine de tables dont le formica était recouvert d’une nappe de papier, certaines gardant des traces roses de culs de bouteilles. Le papier manquait s’envoler sur les tables rondes près de l’entrée, les nappes n’y conservait qu’un fragile équilibre autour de cendriers Berger, onze heures, l’heure du Berger, ailleurs Lotto ou encore inévitable ici depuis la campagne de publicité menée l’été dernier, le Siwico, une boisson jeune !

Une dame, demoiselle plutôt, si l’on peut dire, question âge, s’approcha d’Henri, s’enquit de lui, mais ne conçut pas l’amabilité jusqu’à prendre chapeau et imperméable pour les ranger au vestiaire. Coup d’œil en rond, il n’était que midi moins dix, il n’y avait pas encore de dîneurs mais au bar trois quidams en conversation, à une table de coin, une dame indéfinissable aux boucles flamboyantes et au cou ceint d’une splendide écharpe rouge et blanc.

Henri s’approcha, Puck leva les yeux, « Je vous attendais dit-elle ! »
— Par quel hasard ?
— Oh ! Par le téléphone qui fonctionne toujours, cordon ombilical, Maud me dit tout ce qui se passe à la rédaction, à la réception, les appels entrants pour moi, tout, d’ailleurs elle se mêle de tout, à cause d’elle, j’ai été obligé de mentir plusieurs fois à mes fiancés.

Henri pensa que les choses se déroulaient favorablement, lorsque déjà on est intime avec la dame au point qu’elle vous parle de ses fiancés, il est à croire qu’elle sera aussi bavarde de ce qui vous intéresse, vous.

Puck repoussa une pile de journaux et sans détours demanda :

— Que voulez-vous savoir ? J’ai déjà tout écrit sur la faune politique mosane, sur la corruption au Val Saint-Lambert, sur les pots de vin à Chaudfontaine, sur les dessous du parti communiste, sur Dehousse en son temps, j’ai écrit sur tout le monde, je n’ai que des ennemis, je ne peux guère en dire plus. Prenez le menu si vous n’aimez pas les pieds de porc, en plus du plat du jour, il y a une carte. Vous aimez le vin ?

— Selim ! hurla-t-elle, une bouteille de Sidi Brahim pour mon invité.

Le menu était un carton jaune taché de sauce, on n’avait guère envie de le parcourir. À Selim qui apportait la boisson, Henri confia son désir de ragoût, c’est ça redit-il donnez-moi du ragoût. Puck se contenta d’un croque monsieur, je ne peux plus manger trop le midi assura-t-elle, sinon je m’endors et à la boîte ils ne veulent plus me payer mes notes de frais si cela dépasse la petite centaine.

Henri pensa que le vin devait aider à la somnolence plus que le coût du repas, il n’en dit rien, regardant passer une serveuse qu’il n’avait pas encore aperçue. Tout à coup, les tables s’étaient peuplées. La fille, longue et sale repassa vers la cuisine tenant un plat de haricots.

De la table voisine, une réflexion le fit sourire : « J’aime autant vous dire qu’il est poivré le ragoût. Mais vous vous y habituerez, comme à tout ici. Vous êtes nouveau dans le quartier Monsieur ... Monsieur... ? »

— Sim, Henri Sim.
— Hector, Hector Denis, je suis le délégué syndical de la Siwico, nous avons acheté un bâtiment dans la rue voisine, entièrement rénové, bonne ambiance, mais il n’y a pas encore de cantine, ce n’est prévu que pour l’année prochaine. Ils ont déjà tant investi, n’est-ce pas ?

À l’arrivée du ragoût et de la tartine fromage jambon, la conversation s’éteignit.

Le vin était gouleyant.

— Alors, il est bon n’est ce pas ! Du vin de bouniouls disait-on il y a vingt ans, ils ont fait leur chemin, ça vaut un solide Bordeaux.

Henri n’en fut pas convaincu, repris un pour goûter, même deux verres, cela se buvait. C’était bon.

Repoussant son assiette, Henri se déclara satisfait du repas, très bon dit-il et salua son voisin qui quittait. Nous recommençons à une heure dix précise, dit-il, au revoir.

— Vous avez écrit plusieurs articles concernant des faits divers étranges, des suicides collectifs qui se sont déroulés dernièrement dans des conditions insolites, anormales, n’est-ce pas ?
— Oui, répondit Puck, j’ai suivi ces découvertes, j’ai même vu les corps lors de l’affaire qui a eu lieu à Ans.
— J’aimerais avoir votre idée concernant le lien possible de toutes ces affaires.
— Je ne sais pas, je n’ai rien de précis et pour le moment l’actualité est pressante par ailleurs, vous savez comment sont les rédacteurs en chef, mais si vous croyez qu’il y a anguille sous roche, pourquoi vous y intéressez-vous, vous-même.
— Eh bien, nous venons, mon ami et moi, d’ouvrir une agence de renseignements, une officine privée, il n’y a pas de honte à dire que nous recherchons un peu de notoriété, cela nous aiderait, nous apporterait sans doute une clientèle, une référence dans l’actualité, voyez-vous.
— Je vous trouve sympathique, tiens, je n’ai pas quelque chose de tangible à vous offrir, mais il y a une dame qui a relevé des anomalies dans la conduite de son fils, l’un des suicidés d’il y a trois mois. Elle a voulu dire des choses au commissaire qui l’a renvoyée dans ses foyers, il est vrai qu’avec les nouvelles missions dont la police locale est chargée, je ne vois pas quand il pourrait s’occuper d’une quelconque enquête, savez-vous qu’ils doivent remplir un formulaire pour justifier chacun de leur déplacement, maintenant et que l’usage de la sirène n’est plus autorisé sauf en cas de retard pour la réunion de contrôle.

00:35 Écrit par H | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

j'aime beaucoup l'image du petit barbu...

Écrit par : xian | 15/11/2004

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